Docteure Inès F. (partie 2) :

L’entrée dans la vie active d’urgentiste

Bonjour, aujourd’hui on retrouve le Dre Inès F. pour la deuxième partie de son interview ! Si vous n’avez pas encore lu la partie sur ses études à l’internationale, c’est par ici

Tu disais que tu avais voyagé en suivant, pendant le reste de cette 5ème année où tu t’es un peu baladée, est ce que tu peux nous raconter des expériences professionnelles que tu as eu avant de retourner en France à l’école ?

À la fin de mes stages je suis restée un peu en Australie, là à titre purement perso. Donc j’ai complètement mis de côté les études vétos et tout le reste et j’ai fait un petit break. Ensuite je suis allée en Thaïlande pour, à la base, faire de la plongée. Je me suis un peu éternisée en Thaïlande. Je ne sais plus exactement, je crois que j’avais dans mes contacts de l’école vétérinaire de Nantes, une fille qui avait fait un stage dans un refuge entre la frontière birmane et la frontière thaïlandaise. J’avais du temps et je me suis dit “quitte à avoir du temps ici autant que ça serve à quelque chose, va faire un tour là bas !”. J’ai été me présenter en pensant qu’il y avait un vétérinaire sur place et que j’allais voir ce qu’il faisait, l’aider, faire un petit stage. Mais ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Je suis arrivée là bas et en fait j’étais LA vétérinaire. Parce qu’il faut savoir qu’à l’étranger quand on a son DEFV on est considéré comme vétérinaire, même si on n’a pas sa thèse. Et surtout en fait il n’y avait personne d’autre… C’est un refuge qui marche juste sur la base du volontariat et donc de temps en temps il y a des vétérinaires étrangers qui passent pour filer un coup de main. Les locaux étaient pas trop mal, c’est une volontaire anglaise qui tient ça, qui avait du matos, mais juste pas de vétérinaire !

Donc moi je suis arrivée du haut de ma moitié de 5ème année ; je crois que c’était en février. Je n’avais pas fait de canine depuis un an. En plus la canine ça avait jamais trop été mon truc comme je savais que je voulais faire des chevaux, j’avoue que j’avais un peu laissé ça. Et je suis arrivée là-dedans. Donc au début je me suis dit “mais qu’est ce que tu fais là, c’est pas correct vis à vis de la structure, tu t’engages dans un truc que tu peux pas faire”. En fait, ça s’est très très très bien passé ! Je me suis rendue compte qu’il y avait une autre vision de la médecine vétérinaire, vraiment plus axée sur l’animal, pas du tout sur l’aspect économique, l’aspect financier, la rentabilité ou la performance. Ça m’a fait énormément de bien de travailler, d’évoluer dans cette ambiance, avec des volontaires étrangers. Tout le monde était bienveillant. J’ai énormément progressé, j’étais toute seule. Je sais qu’il y a des trucs que j’ai mal fait ou que j’aurais pu faire autrement. J’ai fait beaucoup de stérilisations, donc je me suis refait un peu la main là-dessus. Et après j’ai fait ma première césarienne toute seule, plein de choses comme ça que je n’aurai jamais faites si j’avais été en France. Je ne regretterai jamais ce moment parce que c’est ça aussi qui m’a réconcilié avec la médecine vétérinaire et je suis pas sûre, aujourd’hui avec le recul, que si j’étais pas passé par cet endroit, j’aurai fini mes études. Je les aurai peut-être finie dans un soucis de “finir quelque chose” mais je ne suis pas sûre que j’aurai cherché du travail derrière.

S’il y a un truc à retenir c’est qu’il faut se laisser la possibilité d’avoir des opportunités. Je comprends qu’on puisse être dégoûté par ce métier et ça doit être l’origine de votre projet Vet’side, de mettre ça en avant et de montrer aux jeunes vétos que pour tout le monde ça a été un peu compliqué mais qu’il y a tellement de facettes à ce métier qu’on peut toujours trouver quelque chose qui va nous correspondre et il faut juste chercher un petit peu. Pour moi ça a vraiment été une révélation d’aller là bas. Même encore aujourd’hui parfois j’y pense, même en travaillant je me dis que ça m’a vraiment servi.

Ça répond un peu à ma question suivante : est ce que tu conseillerais cette année à l’étranger à d’autres étudiants et pourquoi ? 

Oui ! C’est aussi une façon de mûrir énormément. J’ai eu beaucoup de chance entre guillemets parce que malgré mes soucis de liens humains avec l’environnement de Nantes, les professeurs etc, je ne sais plus trop comment j’ai réussi à décrocher cette année à l’étranger. Normalement ce n’est pas le cursus normal. On devait faire deux fois deux sessions de 5 semaines à l’école et ensuite on avait, 5 ou 6 semaines de stage dans des cliniques, en France ou à l’étranger. J’ai réussi à squeezer une des deux rotations de 5 semaines et partir sur 6 ou 8 mois. J’ai simplement fait mes 5 semaines de rotations en rentrant en mai. Ce n’est pas le cursus habituel mais je pense qu’il faut aussi de temps en temps sortir des clous. Moi c’est un projet que j’avais présenté à mes professeurs et qui a été accepté. Chaque projet est individuel, et même si aujourd’hui ça n’a rien à voir avec ce que je fais, cette année à l’étranger m’a vraiment permis de mûrir d’un point de vue personnel, ce qui me sert toujours dans mon métier actuellement. 

Pour moi partir, ça ne peut être que bénéfique. C’est un avis personnel. Je pense que les gens qui restent toujours au même endroit, toute leur vie à l’école, qui font l’internat à l’école, qui font une résidence à l’école, ils ont vraiment … pas un défaut de maturité mais un défaut d’ouverture, un petit défaut de maturité quand même à la fois personnel et professionnel. Quand tu as une opportunité, il faut y aller. Il y a pleins de fois où je me suis demandé ce que je faisais à l’autre bout du monde, et tous les gens qui voyagent doivent le ressentir un petit peu, mais avec le recul c’est que du plus.

Qu’as-tu fait après ta A5 comme premier emploi ? Comment as-tu fait ce choix ? 

Après cette expérience en Thaïlande je me suis dit “bon, c’est quand même dommage, tu sais faire des choses, et en plus t’aimes ça donc il faut que tu persévères là dedans”. Par contre j’avais vraiment envie de continuer à associer un petit peu “humanitaire” c’est pas vraiment le mot, mais au moins “utile” à ce que je faisais. À ce stade là, je me suis dit “bon ça a marché pendant 2 mois en Thaïlande, tu t’es débrouillée mais clairement il te manque pleins de connaissances, il y a plein de trucs que tu n’as pas pu faire, il faut absolument que tu te formes d’abord et après tu pourras revenir”. Donc ma première idée c’était juste de trouver un travail puis de retourner en Thaïlande, une fois autonome. Je suis rentrée, j’ai passé ma thèse et validé mon diplôme. Là j’ai été en contact avec Marie (coucou !) qui connaissait un poste d’urgentiste à B/. Les urgences c’est pas mal parce que j’avais pas du tout envie de tomber dans cette routine de faire des vaccins, ça c’était un peu tout ce que j’avais fui de la médecine vétérinaire, la médecine de jour telle qu’on la connaît dans les petits cabinets. Je me suis dit “les urgences ça peut être bien, c’est formateur, je vais apprendre des choses rapidement et ça correspondait à ma personnalité”. Je suis quand même quelqu’un qui a envie que ça bouge ! Je me suis dit “je ne vais pas m’ennuyer”. J’ai fait 4 mois aux urgences à B/. Le facteur limitant c’est que j’étais toute seule. Donc au début il y a une énorme marge de progression quand tu es seul, parce qu’il faut apprendre à se débrouiller et à chaque fois qu’on a un cas on retourne voir et potasser. Mais il a ce gros facteur limitant : il y a toujours des choses qu’on apprendra uniquement grâce à l’expérience de nos confrères et nos consœurs qui ont un vécu professionnel. Quand on est tout seul au bout d’un moment, on progresse plus du tout voire même on régresse, on se persuade de choses fausses ou on a du mal à évoluer. Là je me suis dit “c’est pas possible de continuer comme ça de travailler toute seule, il faut que je trouve un autre boulot”. J’ai continué à chercher à travailler dans les urgences et j’ai décroché un poste là où je travaille actuellement aux urgences de T/. Là par contre c’est une structure où on est 12 vétérinaires, on fait toutes les urgences de T/. Autour je n’avais que des vétérinaires très expérimentés, ce qui était plus ce que je recherchais. En sortie d’école, c’est très individuel encore une fois il n’y a pas de parcours tout tracé, mais vraiment l’expérience de nos confrères et consœurs est indispensable et il y a des choses qu’on apprend sur le terrain et qu’on n’apprendra jamais dans les livres.

Je me suis un peu perdue : l’idée a toujours été de travailler dans le but d’être autonome, même si on ne connaît jamais tout. Dans le but de retourner travailler dans des zones un petit peu plus compliquées, où il n’y a pas de vétérinaire, pour faire plus de la médecine de jungle. Et encore aujourd’hui c’est mon objectif.

Là actuellement tu travailles dans cette clinique d’urgence, est ce que tu peux nous dire deux mots là dessus ? Travail de nuit, travail de jour, nous décrire tout ça ?

À la base j’ai été embauchée dans cette structure pour faire essentiellement du travail de jour. Quand je suis arrivée, c’était une structure ouverte la nuit et les weekends (les horaires de fermeture des autres vétérinaires). On assurait les urgences des vétérinaires de T/ et environ à partir de 19h le soir jusqu’à 9h le lendemain et les weekends. J’ai été embauchée pour faire les sorties d’hospitalisations le matin : c’est-à-dire que pour tous les animaux hospitalisés la nuit, dans la matinée je refaisais les soins, les examens complémentaires au besoin et je faisais les transferts chez les vétérinaires, soit en vue d’examens complémentaires que l’on ne faisait pas (scanner) ou pour une surveillance sur la journée. Soit je transférais les cas vers les vétérinaires ou je m’occupais de certains cas qu’on gardait sur la journée (les suites de chirurgie ou les cas un peu plus lourds qui nécessitent une surveillance). Ça m’a permis de vraiment voir comment fonctionnait la clinique, en continuant à apprendre énormément de choses et voir comment mes confrères évoluaient. Ensuite, petit à petit, je suis rentrée dans le système de garde. Donc là je travaille maintenant essentiellement le soir et la nuit, les weekends. C’est de la médecine d’urgence, beaucoup de chirurgie d’urgence, de traumato, un petit peu de médecine sur les décompensations.

On est 12 vétérinaires, donc c’est une structure qui grossit beaucoup. Il y a 8-9 ASV donc ça fait quand même du monde et c’est ça que j’apprécie beaucoup dans mon métier aujourd’hui. À chaque fois, j’ai toujours un vétérinaire qui est là pour me parler de son expérience, ou en tous cas on échange toujours énormément sur nos cas, et je me rends compte – je n’en avais pas conscience en sortant de l’école – que ça fait énormément progresser. La médecine en général ne peut évoluer que comme ça. Ça ne veut pas dire que je demande quelque chose et on me donne la réponse. Je vais parler d’un cas et il y a peut être quelqu’un qui aura vu quelque chose de similaire, ou dans un article quelque chose qui va m’aider. Je trouve que comme ça on avance plus facilement. C’est beaucoup plus agréable que les urgences que je faisais à B/. Ça amène à faire du travail de qualité et forcément quand on fait un travail de qualité, psychologiquement et physiquement c’est beaucoup plus agréable.

Globalement tu dirais que tu te sens bien dans ton boulot de véto actuellement ? 

Oui, ça m’a pris du temps. J’ai mis quasiment un an avant de me sentir bien ! C’était lié à plusieurs facteurs.

Le fait déjà que c’était des urgences donc c’était compliqué de rentrer dans le rythme. C’est un rythme qui est très très élevé : sur une journée je dois faire une trentaine de consult, ça va quand même vite. 

Et aussi le fait de rentrer dans une équipe qui se connaissait depuis 10 ans, c’est difficile. 

Et surtout le plus dur, c’est ce que ressent tout vétérinaire qui sort d’école : l’impression d’être là mais de ne pas forcément faire du bon travail, parce qu’il y a pleins de choses qu’on ne sait pas faire, de se tromper, d’être complètement perdu vis à vis d’un cas, de ne rien comprendre. Enfin moi en tous cas c’est ce que j’ai ressenti, je dis pas que c’est vrai pour tout le monde, mais pour en avoir parlé avec des amis je pense qu’on a un petit consensus là dessus. Ça, il m’a fallu une bonne année pour me sentir bien, mais aujourd’hui je suis complètement épanouie dans ce que je fais, c’est que du positif !

Des projets ou des envies pour la suite ?

Oui ! C’est un peu paradoxal puisque je dis que je me sens bien dans ce que je fais mais j’ai jamais perdu mon envie de faire de la chirurgie, qui était mon premier objectif quand je voulais faire de l’équine puisque ça a toujours été quelque chose qui m’a beaucoup attiré et qui me correspond d’un point de vue caractère. Là aujourd’hui je me forme avec une vétérinaire qui ne fait que de la chirurgie, sur mon temps libre. L’objectif est de viser un CES d’ortho ou en tous cas de la chirurgie. J’ai encore énormément de choses à apprendre, mais c’est un de mes projets.

Mon deuxième projet, ça rejoint un peu tout ce que je dis depuis le début : retourner dans une pratique de la médecine vétérinaire dans une zone plus isolée, dans une zone où il n’y a pas forcément de vétérinaire, pour filer un coup de main. Pour moi les deux projets ne sont pas du tout antagonistes, ils peuvent se faire un peu en parallèle.

J’ai aussi monté une association par rapport à ça, pour partir faire le tour de quelques villes en bateau et filer un coup de main sur place pour des campagnes de stérilisation, des campagnes de vaccination etc.

C’est un peu les deux idées que j’ai en tête et que je suis contente car, que ce soit l’une ou l’autre, elles se dessinent de plus en plus. Elles vont aboutir comme je me l’imagine. Je ne perds pas mon amour pour les urgences, je trouve que c’est vraiment une partie du métier qui est passionnante à la fois dans la gestion des gens et aussi dans la gestion des animaux. C’est surtout un environnement où on apprend énormément. Par contre d’un point de vue plus physique et personnel c’est pas quelque chose que je pourrai faire sur trop longtemps : c’est quand même du travail de nuit, de soirée, d’astreinte, qui est quand même fatigant. Et surtout socialement c’est assez déstabilisant puisqu’on est toujours décalé par rapport aux autres. Ça peut être compliqué à gérer d’un point de vue personnel bien que très formateur.

Un dernier conseil qui te tient à cœur pour de jeunes vétos ? 

Je dirai qu’il faut vraiment aller au bout : j’étais une des premières à vouloir tout arrêter. Je parle en connaissance de cause parce que je l’ai vécu, et aussi parce que j’ai beaucoup d’amis de promo qui ont arrêté vétérinaire après les études. Il y a une désillusion entre ce qu’on veut faire à l’école, comment se passent les études, les premiers stages, … Aujourd’hui en France on est vraiment en transition, entre les vétérinaires qui sont en train de partir à la retraite, qui ont connu une médecine vétérinaire vraiment exclusive, avec des  gardes 24h/24 7j/7, une vraie implication à fond avec le client et le fait qu’aujourd’hui les jeunes qui sortent de l’école recherchent un équilibre vie professionnelle-vie personnelle beaucoup plus … équilibré. Ce que moi je trouve normal et du coup ils n’arrivent pas à trouver dans les cliniques dans lesquelles ils postulent ce à quoi ils s’attendent. Il y a un décalage entre les attentes des “patrons”, ou en tous cas les personnes qui ont des structures et recherchent des jeunes, et la vision du travail qu’ont les jeunes vétérinaires.

Il faut pas lâcher l’affaire, je pense que tout le monde va trouver sa place quelque part. C’est à chaque vétérinaire de fabriquer sa conception de son travail, s’imposer des horaires s’il en a besoin, s’imposer un rythme de travail, s’imposer ce qu’il veut faire dans son travail. Ne jamais être emmené là où on n’a pas envie d’aller, que ce soit d’un point de vue médical ou d’un point de vue personnel, je pense que c’est super important. Et surtout je pense que le vrai mot de la fin, ce serait au moins d’essayer : j’ai des amis qui ont essayé pendant 2-3-4 ans et à la fin elles en ont conclu que vétérinaire c’était pas pour elles. Mais sortir d’école faire un premier travail de 2 mois et arrêter, je pense que c’est une bêtise parce qu’on n’a pas vraiment vu les possibilités de travail qu’il y a. Vétérinaire on a l’avantage d’avoir un diplôme qui nous permet de faire tout et n’importe quoi : de faire de la médecine, de faire de la recherche, de faire de l’industrie, d’aller en papouasie étudier les pigeons, je dis n’importe quoi mais des offres d’emploi il y en a partout. En persévérant un peu tout le monde peut trouver sa place 🙂 

Merci beaucoup ! Si vous avez d’autres questions pour Inès, n’hésitez pas à les poser dans les commentaires. Nous ferons éventuellement une seconde interview si nécessaire.

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